20 juin 2002

Notes tourangelles:

Mes congés prennent déjà un goût de « presque fini ». Trois semaines, que c’est bref, trop bref – absurde & esclavagiste société qui m’oblige à bosser 39h par semaine (minimum !) toute l’année, avec seulement cinq maigres petites semaines de repos disséminées chichement… Pff…

Une première journée en Touraine, chez mes parents, à ne pas faire grand-chose si ce n’est me reposer, lire, taper mes journaux au propre sur l'ordi de papa… Temps maussade, humidité intense, une météo à la moiteur tropicale qui se transforme le lendemain en une brève mais intense canicule. Promenade dans les vignes au-dessus de chez mes parents. Odeur de sable chaud, haies désordonnées, ronces, vignobles, coquelicots qui poudroient au sein d’un champ de blé, rouge intense, tels une oeuvre impressionniste. Un paysage trompeusement immuable.

Mercredi, nous passons prendre ma tante chez elle puis filons chez ma petite sœur, qui habite non loin du bord de la Loire, face à Meung. Sa maison est (encore) en pleine rénovations, des travaux qui me semblent absolument titanesques & que mon beau-frère assume presque seul, chapeau.

Mignonne demeure en devenir.

Longue balade à la Pointe de Courpin, entre Loire & Loiret. Nous marchons lentement sur un étroit sentier, sous les frondaisons épaisses. Je ne ressens pas le besoin de parler, j'écoute les uns & les autres, ma soeur & ma tante en particulier. Mode contemplatif "on".

Acacias, frênes, ormes (nous cherchons un bon moment à identifier ce qu’un panneau nous indiquait comme un « orme lisse », très rare – mon paternel réalisera finalement que la différence est au niveau des feuilles, lisses ou rugueuses). Des peupliers noirs élèvent leurs fûts géants, troncs crevassés comme ceux d’un pin, immenses, immenses ! La Loire coule d’un côté, vaste étendue d'un argent opaque tant il miroite, le Loiret de l’autre, rapide, bruissant, transparent, couvert de longues algues fleuries. Tout au bout, le confluent – une mignonne petite plage de sable roux, nous nous laissons séduire par les eaux, le temps s'arrête pour un moment calme & silencieux. Au-dessus de ma tête danse un nuage de moucherons – ils tournent, tournent, formant des arabesques abstraites comme sur un tableau d'André Masson. Dans le Loiret ondulent les élodées, leurs minuscules fleurs blanches inclinent la tête, plongent, ressortent. On croirait que la rivière s’est couverte de pâquerettes.

Jeudi, balade en auto à travers la campagne, les bords de l’Indre, les étroites routes sur les levées, aller & retour. J’aime ces paysages, ces maisons simples, la pierre blanche. L’Aquarium de Touraine s’avère une déception : troisième fois que je m’y rends, mais ils ont beaucoup (trop) changé, terminé leur passionnante spécificité (les poissons de rivière), de tout un peu, trop peu, pas captivant, légèrement vulgaire (à l'image des horreurs désormais vendues dans leur boutique!). Je ne pense plus y retourner.

Demain, Bordeaux.
Notes bruxelloises:

Prendre des notes au jour le jour nécessite que j’entretienne une sorte de monologue, de commentaire intérieur constant – que je n’ai pas forcément envie de maintenir en toutes circonstances.

Ce fut le cas lors de ce séjour à Bruxelles, où je ne pris que des notes succintes & spécifiques, essentiellement orientées vers l’écriture possible d’une enquête de Bodichiev dans cette ville. Car de même qu’à Amsterdam j’avais trouvé une idée & pris un peu de documentation, j’espérais bien, en venant me promener à Bruxelles, que cette autre ville m’inspire… C’est ainsi que j’aime le mieux travailler : un peu de « rando urbaine », une ambiance saisie, et une idée commence à naître… En cela, mes « travelogues » (journaux de voyage) me servent également : de nombreuses fois j’en ai cannibalisé des extraits (petit morceau ou pans entiers) afin d’enrichir ou de construire des fictions. Ce fut le cas récemment pour une enquête bordelaise de Bodichiev, mais aussi un peu avant pour une nouvelle de fantastique « soft » que j’avais écrit pour une antho (sur les Templiers, toujours pas parue), et encore bien avant pour ma nouvelle sur San Francisco (que Dumay publia dans Étoiles Vives n°6).

J’ai calculé, avec un rien d’accablement, qu’au rythme où j’avance je n’aurai pas terminé mon recueil de Bodichiev (car je vise le recueil, ventru si possible : en dehors de « L’affaire des crimes météorologiques », la toute première – depuis révisée -, qui paru dans l’antho Escales sur l’Horizon, je n’ai pas essayé d’en faire publier une seule autre), que je n’aurai donc pas terminé avant… entre quatre & cinq ans. Argh. Enfin… Tout le monde ne peut pas être un stakhanoviste de l’écriture, Tiens, c’est un des « complexes » gênants de la SF, ça : faut produire, faut produire ! Mais pourquoi ? Quoique, bien entendu, j’apprécie fort de lire souvent des Fabrice Colin, par exemple, vu son grand talent, j’admire également la démarche d’un David Calvo, qui prend tout son temps pour rédiger des romans rares & personnels. Chacun son rythme – le mien s’aggravant sérieusement du handicap que constitue un job alimentaire très (trop) prenant, celui de vendeur en librairie… J’ai de plus en plus souvent une impression d’étouffement, par exemple du fait de n’avoir jamais deux jours consécutifs, et de n’avoir pas droit aux 35h… Je ne vis que dans les interstices de mon boulot. Trouver le temps d’écrire est une lutte, littéralement. Alors… Bodichiev avance lentement (sans parler de ce pauvre Ariel !). Et mon paysage mental s’emplit en permanence d’images londoniennes.

Anyway, Bruxelles allait-elle être ma nouvelle muse ? Toutes les villes ne m’inspirent pas pareillement, et l’univers uchronique de Bodichiev ne s’accommode pas forcément de tous les lieux.

Curieuse ville que Bruxelles, qui m’avait séduit/intrigué dés ma première visite. Je tenais à approfondir cette impression. Et puis, nourri de Spirou, comment pouvais-je ne pas avoir une certaine sympathie pour le monde des « broles » (bidules), des « carberdouches » (bistros), de la « drache » (pluie), des Maroles (un vieux quartier du centre, sous le colossal Palais de Justice) et des « spéculoos » (biscuit au sucre candi, d’apparence brune & cuit dans des formes en bois sculpté) ?

De plus, quel véritable amateur d’architecture du XIXe & XXe pourrait négliger la capitale de l’Art Nouveau ? Les réalisations de ce mouvement foisonnent dans toutes les rues, les fenêtres frisent, les balustrades se tordent, les « sgraphites » (fresques murales monochromes) brillent sur les frontons, des fantaisies de brique & de mosaïque esthétisent le quotidien. Tiens, avez-vous lu l’excellente nouvelle « L’Assassinat de la Maison du Peuple », par Sylvie Denis ? (in anthologie Futurs antérieurs réunie par D. Riche, chez Fleuve Noir) C’était un chef d’œuvre de SF comprenant/intégrant l’Art Nouveau et l’esprit bruxellois, un délice.

Sara, qui me loge généreusement, vit dans le quartier de Saint-Gilles – juste en-dessous du centre de Bruxelles, après l’impressionnante Porte de Hal (une grosse tour médiéval). Des titres me tournent bien vite dans la tête : « Les Morts affreuses de Saint-Gilles » ou « L’Éventreur de Saint-Gilles ». Ça a un petit parfum d’Harry Dickson, non ? Juste ce qu’il faut, donc. Une intrigue commence à se bâtir, doucement.

Près de chez Sara se trouve la rue Vanderschrick, étonnante à deux titres : primo, deux boutiques me firent sourire – la boucherie-charcuterie André, sur le rideau de laquelle on annonce des « pistolets fourrés » (delegde broodjes). Well, renseignements pris auprès de Sara, il s’agit de petits pains ronds, pour faire des sortes de sandwichs à la viande. Juste à côté, à l’angle de la chaussée de Waterloo, la maison E. André fondée en 1872 est spécialisée en « voitures d’enfant » (des landaus).

Moins anecdotique, l’autre portion de la rue Vanderschrick présente une splendide ensemble Art Nouveau : vers 1900, une certain Madame Elson obtint de la ville l’autorisation de construire dix-sept maisons le long de la rue Vanderschrick qu’elle venait d’acquérir. Elle passa commande à l’architecte ixellois Ernest Blérot, qui conçu & construisit un ensemble occupant du 1 au 25 rue Vanderschrick, du 42 au 48 avenue Jean Volders & 13 chaussée de Waterloo. Toute une longueur de cette rue se trouve donc dans le style nouille, de hautes demeures aux façades sophistiquées & travaillées – hélas en fichu état aujourd’hui, comme une majeure partie de Bruxelles semble-t-il. Sara me dit qu’une célébrité, je ne sais plus qui, a récemment racheté trois des maisons & va les faire rénover, ce qui devrait provoquer, hopefully, un mouvement bénéfique pour l’ensemble des réalisations de Blérot (ah si, je sais : c’est l’écrivain Martin Gray). Ce serait une bonne chose ! Car voir de tels chefs d’oeuvres architecturaux à moitié abandonnés, souillés, noircis, fendillés, fait vraiment mal au cœur.

C’est une constante bruxelloise : la vétusté. Et quoique j’adore les friches industrielles & les quartiers anciens, au point de trouver que sa décrépitude fait partie des charmes un peu pervers d’une ville comme Bordeaux, pas trop n’en faut tout de même & Bruxelles pousse un peu dans le style crasse croulante… Enfin, on n’en est plus à l’époque de la « bruxellisation » (les destructions/vandalismes architecturaux des années 70), les quartiers encore en cours de démolition pour être remplacés par des gratte-ciel n’étaient guère couverts que de taudis, et des réhabilitations commencent à entrer dans les moeurs bruxelloises, de toute évidence.

Architecture toujours : je vais voir (forcément !) le musée Horta. Victor Horta est LE grand architecte bruxellois de l’Art Nouveau. J’avais vu l’an passé le musée de la bédé, l’une de ses réalisations sauvées in-extremis des buldozers ; cette fois, il s’agit de son atelier/maison. Une merveille ! Évoluer dans un espace entièrement inventé par Horta, dans une maison où il a vécu, qui est encore partiellement (quoique trop chichement) meublé dans son style, c’est une sorte de voyage dans le temps – tout comme au musée des transports, l’autre jour à Londres. J’ouvre grands les yeux & m’empreigne d’un mode de vie/de déco précieux & désuet.

Le soleil tape. Empruntant ensuite le tram, étroit & brinquebalant dans les petites rues pavées, je me rends jusqu’à une petite place, Saint-Pierre, afin de trouver le parc du Cinquantenaire. Bien m’a pris de passer par là : je tombe en arrêt devant l’une des plus belles & célèbres maisons Art Nouveau !

La verdure du parc ne fait aucun bien à mon rhume des foins, qui se réveille aussitôt, mais cette courte promenade est tout de même bien agréable & je rejoins ainsi le terminus des trams, où Sara m’a dit que je verrai le fameux Palais Stoclet d’Hoffmann. Raté, ce n’est pas là. Je pousse un peu plus loin, puis encore. Ah, enfin ! Au moment où j’allais désespérer & faire demi-tour, voici qu’apparaissent soudain les murs blancs bordés de cuivre du Palais Stoclet. Je cherche un instant bouche bée, stupéfait & ravi d’enfin voir de mes yeux voir ce chef d’œuvre, cette merveille, que j’avais tant & tant vue en photos dans des bouquins d’archi. Une des plus belles réalisation de la « Sécession viennoise » — et elle est à Bruxelles, juste là, devant moi. C’est toujours une maison privée, on n’entre pas. Je la mitraille de mon appareil photo, j’arpente le trottoir de long en large pour tout voir sous tous les angles. Intense plaisir des yeux, je me gorge.

Afin de remonter vers le parc du Cinquantenaire, je prend une petite rue plus ou moins parallèle à l’avenue. Quartier riche, de toute évidence, superbes maisons, un peu d’Art Nouveau of course, également une très étrange maison Art déco. Un peintre y a vécu, dit un panneau : si à Londres j’ai constamment l’impression de marcher sur les pas d’écrivains, à Bruxelles ce sont peintres & architectes qui abondent.

Caprice du temps nordique: maintenant il pleut, un peu. Au blanc violent du ciel a succédé un gris doux & bas. Mes errances urbaines me conduiront ensuite à me promener un peu dans le quartier des grattes-ciel — étrange arrogance européano-friquée qui érige de grands buildings & creuse de larges avenues — puis à descendre dans Etterbeek, charmant quartier typiquement bruxellois, ai-je l’impression – par endroits je croirais me trouver dans une bédé de Broussaille ! Charme fragile, un peu vétuste, XIXe populaire, pavés, églises… Un petit côté parisien, mais pas le Paris actuel : le Paris d’autrefois, celui de Maigret ou de Burma, j’imagine. Ça grimpe beaucoup, ça descend raide : Bruxelles a beau comporter de nombreuses pistes cyclables, il doit falloir de sacré mollets pour les emprunter. Etterbeek me plaît, je me perd sciemment, tourne, vire.

Déception du Parlement européen : immense, oui, mais d'une arrogance sans imagination, pas de vie architecturale, juste un grand boyau gris sombre, triste, froid. La minuscule gare du Luxembourg frissonne juste devant ce mastodonte, bientôt plus que la façade – paraît qu’ils vont la conserver, heureusement. Curieux contraste entre cette placette de gare traditionnelle & les bâtiments géants érigés juste derrière par l’Europe... Une Union Européenne qui montre décidément un visage peu amène, froid & technocratique — entre les buildings bordant la rue de la Loi (brrr) et la barre anthracite du Parlement, le tout écrasant d'anciens quartiers populaires, comment ne pas ressentir un léger frisson anti-européen ? Méchants symboles que ceux-là.

Quoi d’autre ? Le quartier industriel Tour & Midi, avec Sara : au bord du canal, friches industrielles aux dimensions géantes (les bruxellois ont la folie des grandeurs, dés qu’il s’agit d’architecture !), superbes, & immenses entreprises récentes, non moins géantes mais en archi de la décennie nonante. Un petit musée : des industries & du travail. Pas de la « culture officielle », non, plutôt baba, mais très bien fichu, dans une ancienne fonderie. Immenses outils rouillés exposés dans la cour herbue, dans le bâtiment rénové des tables d’ouvrier, machine à filer, lynotype, panneaux vernis donnant les instructions du patron, photos anciennes… Et puis une expo, d’un côté de très belles photos N&B de friches industrielles (prises dans le Branban néerlandais, du côté de Breda, par des photographes italiens), de l’autre de non moins somptueux clichés (pas friches : hauts fourneaux toujours en activité non loin de Bruxelles – et visages ouvriers, dont l’un frappant par sa beauté & son intemporalité).

Quelques librairies de bédé, tout de même. Des tas de photos. Soirée en compagnie du compère Dunyach, de passage. Taverne « La Bécasse », Sara me fait découvrir une lambiek blanche délicieuse, alors que je n’aime généralement pas la bière.

Ixelles, Etterbeek, Schaerbeek, Saint-Gilles, Saint-Josse, Bruxelles, Bruxelles…

Ah, le Palais des Beaux Arts ! L’aile (en fait une tour) du XIXe siècle n’est pas tout à fait assez riche à mon goût, pas grand-chose de bien saisissant (oh, quand même un petit Monet, le luministe belge Emile Claus avec deux peintures de Londres, quelques petites choses comme ça). De plus, elle est en rénovation, donc expo tronquée. Mais l’aile XXe ! Mama mia, l'aile XXe ! Quelle richesse, quel bonheur ! De très vastes galeries aux murs blancs & arrondis, dans une demi-pénombre feutrée, le silence juste perlé à intervalle régulier par un gong (je n’ai pas vu quelle œuvre émettait ce bruit, d’ailleurs), salles après salles d’oeuvres superbes, souvent célèbres, toujours captivantes. Une quinzaine de Spillaert, wahou ! Et quelle richesse que le fauvisme brabantais ! Je n’avais jamais réalisé que, à part bien entendu Rik Wouters, tous ces artistes formidables étaient belges ! Je passe assez vite par les surréalistes, pas ma tasse de thé, mais tout le reste… Eh bé, la Tate Modern peut aller se rhabiller, avec sa collection maigrichonne. Ici l’art contemporain est réellement représenté, il y en a presque trop, je ne peux tout voir – d’autant que les musées bruxellois ont la fâcheuse habitude de n’ouvrir que de 14h à 17h, ça ne laisse que trois heures pour explorer/s’extasier, c’est trop peu, il faudra que je revienne.

Et Bodichiev dans tout ça ? Si, j’ai bel & bien été inspiré par Bruxelles, aucun doute sur la question. D’autant que Sara s’est chargée de m’apporter documentation & détails nécessaires. Je repars avec tout ce qu’il faut – quand écrirai-je cette enquête bruxelloise, et l’enquête amstelodamoise? Impossible à dire, peut-être bientôt, peut-être jamais – et peut-être serai-je revenu dans ces villes du Nord avant d’avoir couché le premier mot de chacune de ces nouvelles. On verra selon le temps & l’inspiration, mais peu importe: je repars la tête pleine de nouveaux paysages.
Noté le mardi 11 juin:

J’avais déjà bousillé une paire de chaussures l’autre jour à Londres (un talon littéralement explosé), cette fois voici que c’est au tour de mon autre paire de déclarer forfait (semelle cassée). Il faut absolument que je retrouve à me chausser. Je me rends donc ce matin sur Kinkerstraat, la grande avenue commerçante juste derrière chez Anne & David. C’est aussi l’occasion de faire une deuxième visite à la librairie de bédé – quelques emplettes. Je me suis fait des colis de bouquins, cinq en tout, expédiés : ma valise sera ainsi un chouia plus soulevable…

L’aprem est consacrée à une très agréable « visite complémentaire » d’Amsterdam, par Anne : elle me montre plein d’endroits intéressants que je n’avais pas encore vu, tel que cet étrange monastère pour femmes, un béguinage (une sorte de clos de belles maisonnettes, serrées autour d’une petite église) ; le musée historique ; un centre commercial aménagé dans une ancienne (& gigantesque) Poste toute en gothique vertical ; le palais de la Reine, gris & lourd, sur le Dam ; un p’tit bout du « quartier rouge » & du quartier chinois…

Nous passons à la fameuse librairie Lambiek, grand spécialiste de bédé. Joie, bonheur : il y a une exposition d’originaux de François Avril ! C’est sans doute l’un des plus géniaux illustrateurs contemporains, d’une influence inversement proportionnée à sa célébrité : Petit Roulet ou Dupuy & Berbérian lui doivent (presque) tout, mais Avril demeure dans l’obscurité. Il ne le mérite pourtant pas : ses dessins & peintures sont d’une grâce, d’une luminosité, d’une épure, qui me transporte. Quelle chance que de pouvoir contempler ainsi ses originaux. Et en grand nombre, encore. Beauté idéale.

Nous finissons la journée au salon de thé d’un nouveau centre commercial (le seul exemple d’architecture contemporaine, tendance années 90, que j’aurai vu dans tout Amsterdam ! Visiblement, l’évolution architecturale & décorative récente n’a guère pénétré les consciences hollandaises, bloquées dans les années 70 ! Même leurs bâtiments les plus récents semblent dater des seventies), tout en haut d’une tour en acier & verre, au-dessus de la ville.
Noté le lundi 10 juin:

Découverte en solitaire. De la « rando urbaine », comme David décrit mes habitudes de flâneur attentif.

Spectacle ravissant de cette ville de canaux, pas vraiment de commentaires à noter. Je pourrai aisément tomber amoureux d’une telle ville. Passage le matin dans une librairie de bédés près de chez Anne & David, l’aprem dans la grande librairie d’Amsterdam, Scheltema. Tiens, of course la France est belle & bien la seule à ne produire que des livres moches… Les néerlandais ont eux aussi des hardcovers, sacrebleu ! Pourquoi diable les Français n’y ont-ils pas droit ?

Le reste du temps : errance au hasard, au gré des quais. Vieux pavés, herbes folles, dos rond des ponts en brique, hautes façades de guingois, petits ponts à bascule… Très fier de moi : je n’ai pas recours au plan, je me repère suffisamment bien. Je songe vaguement à une enquête de Bodichiev que je pourrais situer à Amsterdam (j’espérais bien que ce serait le cas, d’ailleurs, que mes balades urbano-nordiques m’apporteraient une telle inspiration). Une remarque en passant de David hier, à propos de la Banque des Pays-Bas, a été le déclic. Tout se construit ; je note des lieux, des détails, une adresse possible pour Bodichiev, je prends quelques photos, je cherche des ambiances, j’achète un petit plan pour future référence. J’adore ce processus de mise en place.

Le temps est toujours changeant, le ciel tumultueux, c’est l’ordinaire d’Amsterdam m’a expliqué Anne. Mais il fait doux & j’échappe à la pluie, alors…

Le soir : j’ai invité mes hôtes au restaurant – ils ont opté pour un délicieux indonésien. David & moi finissons ensuite la soirée dans un « café brun », l’équivalent local des pubs.

19 juin 2002

Noté le dimanche 9 juin:

Difficile levé, tard. Balade en vélos jusqu’au parc zoologique, Artis – immense & passionnant, je suis ravi de cette visite dans le labyrinthe des allées & des salles, des cages & des sentiers. Réjoui comme un môme, je retrouve mon émerveillement d’enfance pour toute la vie animale. Surprise : je découvre même des bêtes dont j’ignorais jusqu’à l’existence, les maras (des sortes de lapins géants du Chili, ressemblant un peu à des kangourous).
Noté le samedi 8 juin:

Après une journée de balades tranquilles à vélo (une antique horreur à la roue avant partiellement fichue, la jante déborde, le guidon est de travers & le tout grince abominablement – je me débrouille malgré tout, quoique vraiment sans foncer), à pied & en bateau, Amsterdam de long en large, nous nous rendons le soir venu à la fête organisée par un copain gay de David, qui vient de se marier avec son compagnon.

Anne & David se sont fait très beaux, David en costume de lin beige avec un petit gilet aux motifs verts & dorés, Anne en jupe-pantalon noire : sur son vélo, la jupe flottant élégamment & une main retenant son superbe chapeau rouge, assorti à son petit gilet, Anne est la classe incarnée – très Belle Epoque, même sur un deux roues on croirait qu’elle a un chauffeur.

Rozenstraat, n°8. Au dernier étage, une salle de concert – murs écaillés, mezzanine obscure, scène peinte en noir, vieux parquets… Les guirlandes qui pendouillent sur tout le pourtour de la salle ne font guère qu’accentuer l’aspect misérable des lieux, comme vaguement abandonné – cet aspect à la fois très sympathique & un peu pitoyable qui est un paradoxe habituel de ce genre d’endroits. On nous donne à chacun un petit drapeau néerlandais – Martin ou Timon, les deux mariés, devant les récupérer tous, afin d’être certains d’avoir salué tous leurs invités. De l’autre côté de la salle s’est agglutiné un petit groupe de français. Les amis de Nicole, dont une vieille aux cheveux gris qui, l’air dur quoique souriante, genre instit à la retraite, qui me lance une vacherie gratuite en guise d’entrée en matière – puis m’explique, comme s’il s’agissait d’une excuse, qu’elle est « méchante ». Je ne retiens pas son prénom et la surnomme aussitôt en mon for intérieur « the old bitch ». Sympa pourtant, quand elle le veut bien - nous essayerons d’un peu bavarder à la fin de la soirée, en dépit de la musique assourdissante.

La musique ? Quoique les garçons me semblent lamentablement rares (il n’y a visiblement presque que des couples hétéros & une poignée de lesbiennes, très/trop peu de gays, Martin & Timon sont visiblement un couple très intégré & peu porté sur les fréquentations ghetto), il y a tout de même deux flamboyants spécimens de « mauvais goût gay ». Un grand garçon blond, visage chevalin, pantalon lamé argent & petite veste de fourrure blanche ; et le DJ, un beau garçon au teint mat coiffé d’une moumoute à la Jackson Five & vêtu (à peine) d’une petite robe noire décolletée jusqu’au nombril…

Le garçon d’argent mène la danse : répétition pour l’arrivée des mariés ! Un abominable morceau de variété teutonne se met à pulser dans les enceintes & le garçon d’argent de nous indiquer les gestes à effectuer – une vraie chorégraphie disco, roulades, bras levés, etc. Le reste de la nuit sera consacré à une bande-son typiquement gay, avec un peu de techno, un peu de variété batave & beaucoup, beaucoup, de vieux tubes disco très rigolos. « I Will Survive », « Voulez-vous coucher avec moi, ce soir », Diana Ross & autres Jackson Five…

Longtemps que je n’avais pas dansé ! Mais j’aime ça. Pour sa part, David ne danse que par intermittence – mais avec une énergie & une grâce spectaculaires, il ne se contente pas de danser, de se défouler : il mime, il joue la comédie, en représentation. Rien que le regarder est un bonheur en soi. Anne est dotée d’une énergie presque inépuisable & sera parmi ceux qui danseront le plus longtemps. Moments magiques, Anne ondule sous un spot bleu/rouge, silhouette parfaite aux mouvements idéalement gracieux & en harmonie – des instants de pure beauté.
Noté le vendredi 7 juin:

Pour une fois, quitter Londres ne signifie pas finir le voyage. Bon, OK, j’aurai peut-être (sans doute) été bien inspiré de me rendre à la Poste (tout à côté de l’hôtel, en plus), afin de m’expédier quelques colis: ma valise pèse plus lourd qu’un éléphant mort et je suis au bord du tour de reins chaque fois qu’il faut que je la bouge. Je ne vous dit pas la descente depuis le troisième étage de l’Alhambra Hotel! Am I crazy or what?

Sur le quai de Waterloo, je fais la connaissance d’une dame d’un certain âge, Mary-Ann, et nous nous découvrons justement voisins de compartiment. Plutôt que de plonger mon nez dans des bouquins during this long strecht of train, je passe (fort agréablement) mon temps à bavarder avec cette femme adorable.

Je n’oserai pas écrire « vieille dame » : outre que l’âge est décidément quelque chose de terriblement relatif (Mary-Ann me décrit son nouveau petit ami, rencontré sur Internet, comme « un jeune homme dans un vieux corps » et je vois tout à fait ce qu’elle veut dire), je ne lui aurai donné pas plus de la cinquantaine. Elle a en fait 57 ans.

Mais lorsque je dis que je bavarde… Je devrais plutôt dire que je l’écoute ! But I don’t mind, at all. Really I don’t. Sa conversation est totalement rafraîchissante, pleine de vie & de générosité, cultivée & charmante. Elle se décrit comme une « Mad Dutch », car bien que vivant en Grande-Bretagne depuis l’âge de vingt ans, et travaillant à Londres, elle est d’origine hollandaise. Elle se rend à La Haye (Den Haag) pour rendre visite à sa vieille mère (85 ans). Well, mad elle n’a pas trop l’air de l’être, ni même vraiment excentrique : c’est une outspoken person, for sure, but so nice. J’aime bien, discuter dans le train. Hélas, je suis tout à fait incapable d’initier ce genre de conversations… Et par conséquent assez reconnaissant à la personnage qui ose le faire, surtout si elle s’avère aussi passionnante que Mary-Ann. De taille moyenne, plutôt distinguée (c’est un peu une intello, en tout cas elle adore lire & ne semble pas manquer de culture), ses cheveux coupés courts sont d’un blond fané – une teinture m’annonce-t-elle, elle n’aime pas les cheveux gris, en tout cas pas chez elle-même ; elle envie à son amie écossaise le strawberry blonde auquel ses cheveux autrefois d’un roux flamboyant ont tournés avec l’âge. Elle me raconte toute sa vie !

J’avais déjà entendu cette expression, vous savez, « untelle m’a racontée toute sa vie » – mais c’est vrai, Mary-Ann le fait ! Avec même quelques photos à l’appui. Et ça ne manque pas d’intérêt. Toutes les vies sont intéressantes, d’ailleurs, isn’t it ? Et la sienne – avec des résumés/apartés quant à celles de son grand-père paternel d’origine italienne, de sa grand-mère maternelle française (voilà décidément des gènes typiquement Eurostar !), de son ex-mari dont elle a divorcé il y a deux ans (après qu’il l’ait trompée durant huit ans – mais elle l’admire toujours, professionnellement parlant), de sa copine écossaise & de sa fille Charlotte – est un riche matériau. Ah, et parlez-moi donc de la retenue anglo-saxonne ? My eyes. Ou alors ce sont ses gènes néerlandaises ? Elle ne cesse de me toucher le bras, les mains – et en se quittant, de me serrer les mains avec affection & de me faire deux bises vigoureuses. Quelle amour ! Oh si, bien sûr que j’ai un peu parlé – et sans trop de difficultés à m’exprimer dans un anglais passable, emporter que j’étais par le flot des paroles de Mary-Ann. Mais j’avais nettement plus envie de l’écouter – et elle de parler, obviously. Un témoignage de première main sur une vie anglaise. Exotique, de mon point de vue. Avec cet accent, ha…

En reprenant ma lecture, dans le train suivant, j’entends encore la musique de sa voix.

L’Eurostar avait pris du retard dés le départ, nous arrivons donc fort tard à Bruxelles. Dear Mary-Ann, qui est allé embêter le contrôleur pour se renseigner sur nos correspondances & leurs quais respectifs. Par chance (?), mon train suivant, un Thalys pour Amsterdam, était lui aussi retardé – c’est un classique du voyage par rail : on se précipite pour ne pas louper une correspondance, ahan-aghan, fichue valise en plomb, et hop ! ladite correspondance se languit tranquillement sur le quai…. *soupir* Va quand même falloir que je me décide à adopter de manière régulière le système des colis qu’on se poste à soi-même (ainsi que je l’avais fait à San Francisco) : je ne vais pas rajeunir & ce genre de « plaisanteries » pourrait me jouer de sales tours, physiquement… Le contrôleur vient juste de passer. Faut que je me réhabitue (déjà) à ce que le français soit ma langue naturelle, je peux de nouveau dire « merci » et « pardon ». Encore qu’à Amsterdam… Well, enough for now. Je repose le cahier où je note ces lignes & reprend mon roman (« King Solomon’s Carpet », un polar de Barbara Vine entièrement centré sur le métro de Londres !).

Soirée : habitués qu’ils étaient à Lyon de vivre dans un appart immense, Anne & David se trouvent un peu à l’étroit dans leur petit logis d’Amsterdam. Pour ma part, je le trouve quand même très chouette, avec un grand salon bien éclairé, faisant face par-dessus les petits jardins aux balcons bordéliques & de guingois des maisons de l’autre côté. Le tout a un charme certain, & comme d’habitude le goût d’Anne & David pour la déco d’intérieur a fait des merveilles. Superbe parquet sombre dans le salon, des plantes partout ; chez Nicole, la maman de David (qui vit à l’étage inférieur de la maison), le parquet d’origine, poncé, donne un effet également très beau, des lattes claires tachetées de nœuds plus sombres.

Après dîner, nous sommes ressortis – d’abord pour nous rendre au parc juste derrière (le Vondelpark), où se donnait un spectacle gratuit de danse contemporaine. Talent, imagination, le mouvement des corps tel des machines, de l’humour, et de très jolis garçons ! Plaisir des yeux, séduction… Le plus doué & beau des danseurs, Golan Josef, se fait moultement applaudir. David m’explique qu’il quitte cette troupe de jeunes danseurs – on lui donne un bouquet de fleurs (ça se fait tout le temps, aux Pays-Bas). Après une pause, la suite du spectacle est nettement moins à notre goût : une troupe de musiciens & danseurs donne dans le folklorique bidon… Après une grotesquerie moldo-bordurienne & une pantalonade sino-mongolienne, nous subissons encore un massacre magyar avant nous carapater de par les rues & les canaux.

Longue errance nocturne dans les quartiers du centre ancien d’Amsterdam ; Anne m’apprend la différence entre les nombreux faits traditionnels des toits : en cou, en cloche, en escalier ou en triangle… Les feux orangés des lampadaires brûlent la douce nuit, Amsterdam est bleue/rousse, briques obscures & reflets de l’eau, peu de monde dans les rues parfaitement calmes – quelques vélos, quelques bars. Une légère senteur de vase flotte sur la cité, presque sucrée, tendre.

18 juin 2002

Noté le jeudi 6 juin:

Pour ce matin, je me suis concocté un petit programme d’exploration avec comme prétexte diverses étapes littéraires. L’un des avantages de ce parcours est qu’il débute tout de suite, à côté de l’hôtel. Il ne pleut pas mais Londres est dans les nuages, j’avance au sein d’une bruine très fine.

Première halte : au bout de Chad Street, face au magasin de jazz. Simplement une petite façade noire, sans intérêt intrinsèque – mais autrefois se trouvait à cet endroit la source Chad (Chadswell). De l’autre côté de Gray’s Inn Road, je m’enfonce dans l'étroite Chad’s Place où les maisons ont conservés une allure essentiellement holmèsienne, en dépit du digiphone et des portes en métal brossé de la National Playing Fields Association. Sous mes pas gronde le train. Je tente une photo à travers le grillage, à un endroit où il y a juste la place pour glisser l’objectif : photo un peu au hasard, des quais en-dessous et d’un angle mort couvert de végétation – le résultat n’est pas trop mal. De toute manière je ne sais pas (encore ?) prendre de bonnes photos. mes clichés ne sont que des aides-mémoire personnels.

Comme presque partout dans Londres, décidément, les anciens entrepôt ont été réhabilités & abritent des structures ultra-moderne en complet contraste avec leur façade. Tel cet immense bureau à surface ouverte, dont les larges baies vitrées sont soulignées par un trait lumineux en néon bleu. Il est amusant de se promener dans ces petites rues - à deux pas de l’hôtel & que je n’avais pourtant pas encore explorées. Elles présentent le spectacle désormais familier & qui m’est cher de ce fertile mélange de friches industrielles (partiellement réhabilitées), de terraces traditionnelles, de voies ferrées & de terrains vague. Au milieu d’un de ceux-là s’élève la silhouette massive d’une cheminée tronquée – que peut bien être ce corps en brique ? Peut-être une voie d’évacuation des vapeurs du train sous-jaccent ? Un groupe d’immeuble nommé Derby Lodge présente un visage inhabituel : en brique jaune très pâle, sa façade est régulièrement ponctuée par des balcons aux ferronneries compliquées. Ni Art nouveau ni Art déco, une création discrètement singulière & plaisante. Buddleia : peut-être la plante reine de Londres. Elle pousse partout, sur le toit d’un garage, dans les interstices d’une façade usée, dans la friche au pied d’une maison en ruine – dans laquelle s’affèrent pourtant des ouvriers. À l’angle de King’s Cross Road s’érige bien entendu un pub classique, le Northumberland Arms.

Paris-la-républicaine s’enorgueillit toujours d’avoir accueilli quantité d’exilés. En vérité, Londres-la-monarchiste me semble plus encore que Paris une terre de liberté & d’accueil. Depuis King’s Cross Road, je grimpe sur une petite colline à mi-flanc de laquelle se trouve Percy Circus, juste là, à la gauche de Vernon Rise, au numéro 16, un certain Lénine vécut en 1905.
Une odeur de fumée flotte dans l’air humide. Il avait du goût, le camarade Lénine. Cette colline est encore un de ces endroits presque champêtres, incroyablement calmes, comme Londres en réserve tant – juste à deux pas des avenues les plus fréquentées.

Je suis passé avant-hier un peu plus à l’Est dans ce même quartier. Je crois bien que mon âme de petit bourgeois est en train de tomber amoureuse de Finsbury. Cette calme colline était autrefois un lieu de villégiature & de repos champêtre, à deux pas de Londres qui l’a maintenant rattrapé. Une grotte tout près d’ici célébrait même le souvenir du mythe arthurien. Il n’en reste désormais qu’une rue anonyme, bordée par un immeuble rouge aux fausses allures de forteresse écossaise. Merlin Street.

Le quartier est très vert, et l’humidité ambiante, la bruine omniprésente aujourd’hui, gonfle cette végétation d’une sorte de mystère, semble lui conférer une nouvelle dimension, qui n’est pas pour me déplaire. D’ailleurs, je remonte Green Terrace, au bout de laquelle une victoire ailée au centre d’un minuscule square appelle mon humeur mythologique. Il s’agit d’un mémorial aux morts de la Deuxième guerre mondiale, mais qu’importe ? Belle fée que celle-ci.

Pénétrant dans Clerkenwell par le chemin piétonnier qui coupe les Spa Fields, j’emplie mes poumons d’un doux parfum d’aiguilles de pin humides & de menthe.

Le but de cette portion-ci du pèlerinage que je me suis imaginé est un pub, au cœur du Clerkenwell historique, Skedford Arms. Un de ces très anciens pubs dans lesquels Bodichiev va aller se reposer… Il est malheureusement trop tôt, environ 11h, pour que je m’arrête y boire un cidre. Mon goût pour le cidre Strongbow ne me conduit pas encore à en consommer le matin…

Next is the Clerkenwell Green, cet espace de verdure autour duquel durant près d’un siècle et demi bouillonnèrent les mouvements revendicateurs de ce quartier d’artisans d’horlogerie & de mécanismes de précision. Unionistes, fabiens, jacobins & autres gauchistes.

Petit trekkings à travers passages, ruelles & avenues du Clerkenwell (toujours) industriel. Puis Gray's Inn Road, au croisement de Elm Street, devant la porte de Shareston Mansions. Les gargouilles en bois, sculptées dans la porte d’entrée, inspirèrent Arthur Machen qui hallucinait dans le quartier. Une rue d’anciennes écuries, Brownlow Mews, est censée conduirent à l’une des anciennes maisons de Dicksens dans le quartier. Elle me fait passer devant le Blue Lion, l’un des repaires de la Golden Dawn Society.

Mon parcours exige ensuite que je traverse le très littéraire quartier de Bloomsbury, pour rejoindre Marylebone. Ce faisant, je passe devant un bâtiment d’université au nom si modeste qu’il ne peut être qu’ironique : Goodenough College. Good enough... J’aurai du faire mes études là, tiens.

Pendant que j’y suis, je vais aller faire un tour chez Gay’s the World et Judd Books, mais en traversant le Brunswick Centre, je découvre qu’il y a là un bouquiniste très grand, plaisamment achalandé, que je ne connaissais pas – une branche de chez Skoob. J’y déniche un David Lodge en hardcover que je ne possédais pas encore. Je n’achète les Lodge qu’au compte-goutte & je les lis de même, car il n’y en a pas tant que ça & que j’adore tant cet auteur que je préfère l’économiser.

Il est plus de midi, si j’allais manger ? Voyons, quel est ce restaurant indien sur Marchmont Street où je suis déjà allé ? Motijil Tandoori Restaurant, ce doit être là . [Après le repas, et puisque je suis à deux pas de l’hôtel j’interromps mon parcours pour rentrer à celui-ci. Sans vergogne, je fais une petite sieste.]

Dans Torrington place, je passe comme maint fois déjà devant ce superbe Waterstone, sa façade ne cesse de m’émerveiller. La haute silhouette bourgeonnante de la British Telecom Tower domine le quartier que l’on a nommé Fitzrovia. Dans son ombre, j’arpente quelques rues à la recherche des traces furtives du passage de Verlaine & Rimbault. Un côté au moins de Cleveland Street est encore plus ou moins tel que les deux poètes l’ont connu. Puis, ce dérisoire pèlerinage effectué je descend le long du Middlesex Hospital – autour duquel se déroulent plusieurs de mes nouvelles, ne me demandez surtout pas pourquoi. Je tourne autour de l’hôpital, afin de trouver un pub qui conviendrait bien à Bodichiev. J’en trouve enfin un, idéalement situé – et en plus il se nomme The Green Man, n’est-ce pas splendide ? Juste au croisement de Riding House Street & d’une adorable mews nommée Bourlet Close, dans laquelle s’élèvent plusieurs anciens entrepôts dont possède des fenêtres en croix & l’autre des fenêtres en cercle, le tout dominé par une série de sculptures étonnantes. Encore un superbe exemple de travail de déco & réhabilitation. Je n’ose imaginer combien coûtent ateliers, appartements ou bureaux dans les environs. J’ai regardé tout à l’heure, en quittant l’hôtel, les annonces dans la vitrine d’une agence immobilière. Elle propose à la vente des appartements dans le quartier de King’s Cross. Ce sont les mêmes prix qu’à Lyon. 210.000 pour un deux pièces, 700.000 pour un trois ou quatre pièces. À ceci près que… ce n’est pas en francs, mais en livres sterling. Plus de dix fois plus cher… Not my kind of money, obviously.

Mes divagations urbaines me portent juste à côté du Soho Square, Neal Street, où habitait la famille Marx. Puis finalement cette longue errance me conduit au-delà de Charing Cross Road, du côté de Trafalguar Square : je remonte le Strand jusqu’à Somerset House.

Je constate avec amusement qu’une exposition y est consacrée à Caspar David Friedrich, un peintre romantique allemand qui travaillait pour les palais impériaux russes. Voilà qui est en parfait accord avec l’univers de Bodichiev ! Londres + la Russie. Néanmoins, je ne vais pas voir cette expo, ma foi relativement coûteuse & pour laquelle j’avoue n’avoir que peu de goût. Je me rends en revanche au Courtauld Institute, histoire de voir leur collection d’impressionnistes. Il n’y a que deux pièces, ils ne semblent vraiment pas avoir beaucoup de place pour exposer… Sont pourtant réunis de beaux exemples de tous les grands maîtres, et certains tableaux célébrissimes. Il y a des Seurat, Degas, Pissaro, Cézanne, Gauguin ; un seul Van Gogh mais quel Van Gogh ! Rien moins que l’homme à l’oreille coupée ; des Manet, seulement deux Claude Monet hélas. En définitive, ce sont les Degas qui m’impressionnent le plus. M’impressionner n’est d’ailleurs peut-être pas le terme qui convient le mieux. Me séduisent, me fascinent. Dans une troisième pièce, des exemples de leur collection de dessins sont exposés. Parmi lesquels une recherche de Seurat, absolument renversante, toute en ombres. Je dois reconnaître n’être guère intéressé par le reste des collections, au rez-de-chaussée & au premier – des tableaux du XVIe au XVIIIe siècle. Ca ne me parle que peu, pas réellement ma culture.

Je m’apprête à redescendre le grand escalier, lorsque subitement s’élèvent de l’entrée de grands glapissements féminins, avec toute l’énergie d’une Castafiore qui aurait ses vapeurs. Bruits sourds, un pilier en fer roule sur le sol. Les gardes se précipitent dans l’escalier, Une dame d’un certain âge s’est évanouie, dit quelqu’un. Moi qui croyais qu’un évanouissement impliquait une perte de connaissance, et donc du silence. Cette pauvre femme était presque comique – j’ai honte à le dire. On la relève péniblement lorsque je ressort.

Dans la grande cour centrale, grise, le ciel bas, plombé, fait paradoxalement rutiler un petit dôme de cuivre vert & son soubassement peint en crème. Les jets d’eau jouent en cadence.
Noté le mercredi 5 juin:

Depuis que j’ai découvert le Regent’s Canal, je crois bien qu’il est devenu pour moi une sorte de symbole, un «espace idéal» de tranquillité au sein de l’agitation urbaine. Je ne suis pas plus tôt sur le chemin de halage que je ressens une formidable sérénité – je me sens calme, vraiment, tandis qu’en général je suis excité par le fait d’arpenter les rues de Londres. Both are agreeable, all right, but this isn’t the same feeling. This one is a feeling of contemplation, of being well centrered.

Anyway, pas grand-monde à Camden Market en ce matin légèrement pluvieux, et la boutique où je voulais retourner (Auraucaria) afin d’acheter un nouveau plaid en batik, est close. Tant pis, je déambule les aléles familières dans cette odeur d’encens qui semble consubstantielle à ces lieux ô combien babas. Il est trop tôt, hélas, pour que je profite des stands de bouffe chinoise. Cette ballade parvenant à son terme, je vais reprendre le métro à Camden Town et, sur un coup de tête, décide qu’il est temps que je fasse mes achats chez Muji – il y en a un à Tottenham Court Road, j’y ai déjà fait un peu de « repérage ». Ceci fait, je rentre à l’hôtel déposer mes achats – en reprenant le métro à la station Olborn car sinon les méandres de la Northern Line sont trop pénibles. Puis demi-tour : Piccadily Line again, mais pour Covent Garden. J’ai lu ces dernières semaines une histoire du métro londonien (tout en parcourant un autre bouquin, plus amplement illustré, sur les transports publics londoniens en général), il est donc temps de compléter ce savoir tout neuf en voyant pour de bon les engins concernés : London Transport Museum.

Et je ne suis pas déçu : quoique les lieux me paraissent assez bordéliquement agencés (et que la pléthore de gamins piaillant n’arrange pas les choses : c’est le problème des musées londoniens en semaine, ça, les classes de mômes…), peu m’importe : qu’il est séduisant de voir, de mes propres yeux, en vrai, de toucher du doigt, de monter dans, les grands véhicules sur lesquels j’ai tant lu : les « omnibus » de la London General Omnibus, immenses coches à cheval ; les bus de toutes les époques ; et puis surtout : les wagons de métro. Il y a même vers la fin de la visite (je désespérais presque) un de ces fameuses « padded cells » (des wagons aveugles des tous débuts). Et une locomotive à vapeur – seuls regrets : ils n’exposent pas de locomotive « camel back », non plus qu’aucun exemple de cab à cheval, mode de transport pourtant omniprésent autrefois (les « hansom cab » chers à Sherlock Holmes, par exemple). De toute évidence, ce musée considère que les taxis ne font pas partie des transports en commun – hum, un point de vue un peu étrange… Je grimpe dans divers wagons – voyage dans le passé, il y a même encore les publicités d’époque (dans un wagon des années 30 il s’agit cependant des pubs des années 70, époque où il fut décommisssionné). Je reconnais au passage le plus récent de ces objets du passé : hé, mais j’ai connu ces wagons-là, moi, au début où je venais à Londres !

Pause au café du musée : je n’ai pas déjeuné. Dehors, une grosse pluie noie Covent Garden sous des trombes. Le temps s’est dégradé sérieusement, quoiqu’il fasse toujours bon. J’avais pensé me rendre ensuite au Courtauld Institute mais au diable l’art, un musée par jour c’est assez : j’ai envie de me promener sans trop de but…

Quartiers de Covent Garden, St Giles, Soho…. Un passage à la librairie Murder One… Repérage de pubs où je mettrais bien Bodichiev en scène : le cher homme a un net faible pour ces établissements – j’ai acquis un guide des pubs, d’ailleurs passionnant. Le temps devient assez déplaisant, grosse pluie. Je remonte à pied vers mon hôtel, quand même. Sur une petite place retirée, tranquille, une cabine téléphonique rouge à l’ombre d’un grand arbre – pas un bruit de circulation, coup d’œil à ma montre : oui, Olivier sera peut-être à la maison. Que je sache s’il passe en licence – et comment vont les « filles ». Car les chattes me manquent un peu, c’est bête à dire… All is well, Olivier & ses copains ont leurs exams. Petite tchatche, puis remontée sur King’s Cross où, après m’être déchargé de quelques achats, je file dans un pub (flûte, pas noté son nom). Je vais sans doute y passer la soirée, en compagnie d’un bouquin (l’anthologie de fantasy « The Green Man », excellente). Pas de sport envahissant ici, la télé est toute petite sur le comptoir, ouf.

Pourtant, vers 8h j’ai des fourmis dans les jambes : je retournerai bien ma balader. La pluie s’est calmée. Que faire ? Waterstone, à Piccadily : ils ne ferment qu’à 11h. Métro, librairie, browsing – tiens, au fait, faut que je trouve quelque chose pour la Fête des Pères, tant qu’à faire, puisque je débarque chez mes parents ce jour-là. Lorsque je ressort de chez Waterstone, la pluie s’est refaite diluvienne. Je me presse vers la bouche de métro.
Noté le mardi 4 juin:

Flûte, le ciel est tout blanc, un orage menace depuis l’Est. Moi qui espérais trouevr du beau temps pour une fois… En plus, ce fichu rhume des foin m’encombre les sinus & me comprime les tempes. J’ai fait une crise de rhume des foins si forte, la semaine dernière, que j’en ai eu de la fièvre & une crise d’angoisse, une nuit. Saloperie.

Discuté au petit déjeuner avec David, un jeune homme originaire de Hong Kong, qui fait ses études à Newcastle. De passage à Londres pour un jour seulement, il pars en vacances à Athènes. Sa copine, une grande gigue blonde au visage bête, m’ignore totalement, alors que c’est son compagnon qui a initié la conversation.

Then, a good stroll into the quiet of Finsbury : je pensais descendre plus ou moins directement sur St Paul, mais comme souvent je me suis laissé un peu dériver pour le plaisir d’explorer de belles rues que je ne connaissais pas, des panoramas urbains toujours tentateurs. Well, anyway, au bout d’un moment je quitte les rues arborées pour reprendre tout de même une direction sudiste, afin de dériver… dans Clerkenwell, cette fois. Le quartier change beaucoup & vite : c’est la next best thing en termes de mode & branchouille, ce qui signifie un mélange assez excitant de vieux entrepôts encore abandonnés & de designers buildings, ou les deux à la fois au gré des réhabilitations : beaucoup de façades sont vides, fenêtres donnant sur le ciel maintenues par des structures métallique, en attendant que les ouvriers viennent construire un nouvel immeuble derrière. Ou bien, c’est une « tranche » de façade qui semble avoir été proprement découpée, offrant au regard une étendue de verre vert & de câbles en métal, au centre d’une étendue d’anciennes briques. Sous une sculpture annonçant la Compagnie des Omnibus de Londres s’étalent des chaises design. Derrière des vitres habituées aux containers & aux cartons s’alignent des écrans d’ordinateurs.

Je rejoins le Smithfield Market, une immense barre victorienne qui abrite (encore de nos jours) les bouchers de Londres. La fête bat son plein : en l’honneur du Golden Jubilee des stands (tenus par des employés en uniforme traditionnel impeccable, rayé de bleu) proposent plein de victuailles ; et de l’autre côté de la grande arche une foule encore clairsemée contemple l’avancée du cortège royal sur un écran géant. La musique solennelle du couronnement d’Elizabeth résonne entre les façades, leur conférant une dignité toute neuve, emplissant cette petite place toute simple d’une pompe historique. La vieille dame, tout sourire & tailleur bleu clair, glisse le long d’une belle avenue à bord d’un carrosse doré.

Je fais un saut au Musée de Londres – tout en morceaux : le café, la boutique & le musée proper ne sont plus reliés, les travaux de rénovation ayant commencés.

Alors que je tente de rejoindre St Paul, je constate que j’avance à rebours de la foule qui commence à se faire importante. Bifurquant avant la cathédrale, je me retrouve (sans surprise) bloqué par les barricades du chemin de procession. Par chance, il y a justement là un passage souterrain permettant de traverser l’avenue. Et comme un miracle ne vient jamais seul, je découvre avec grand plaisir que… le Millenium Bridge est enfin ouvert !

Le contraire aurait certes été scandaleux, rapport au Jubilee, mais néanmoins, vu le temps qu’ils auront mis à enfin se décider à ouvrir ce pont piéton… Anyway, je l’emprunte le coeur léger, & avec moi une foule conséquente. Ah, je l'aurai attendu, ce pont ! Clairement, le Millenium Bridge est un événement majeur du Jubilee. L’ambiance est festive, bonne enfant. Je me demande fugitivement si les passerelles piétonnes d’Hungerford Bridge auront également été ouvertes pour le Jubilee, comme elles le devaient – mais les hasards de mon séjour ne me permettront pas de m’en rendre compte.

Je craignais que la foule soit aussi compacte au Tate Modern – mais ce n’est pas trop le cas, thank God. Et après une brève hésitation, je me décide à prendre un ticket pour l’expo Matisse/Picasso. Deux artistes que je n’apprécie pas plus que ça, en fait…. Mais des originaux, c’est toujours une révélation…

Then, another quiet stroll, along the Southbank towards the Design Museum. Du monde, toujours. Beaucoup de monde. Ce mardi est un dimanche. Je reste un long moment sur la pelouse au bas de Tower Bridge, a bouquiner & à me reposer. Je suis chassé par la lumière des projecteurs : derrière moi, une présentatrice TV s’apprête à faire son speech. Au Design Museum, que je connais déjà, je ne vais qu’à la boutique : ce sot d’Olivier a perdu (!) l’ouvre-boîte, et je me souviens d’en voir vu, très design, la dernière fois : soyons snob !

De retour à l’hôtel, j’hésite sur ma prochaine destination… Pour finalement opter pour un rapide tour de Whitechapel, sur les traces de Jack l’Eventreur. J’avais déjà effectué une telle visite il y a des années, mais de nuit avec un guide. De jour, il s’avère que c’est décidément toujours the horror : le quartier est terriblement dégradé, sale, mal famé… Sans rien de bien typique/esthétique, même dans le style « friche industrielle » que j’affectionne en général. Ce ne sont que vieux HLM minables & taudis sans âge, rien de réhabilitable, je comprends pourquoi la frénésie londonienne de rénovation n’a pas atteint ce quartier pourtant aux portes de la City.

Plutôt que de persévérer dans l’itinéraire soigneusement tracé par mon guide, je parcours vite le quartier de site en site (de Polly Nicholls à Mary Chapman !), avant de reprendre le cours de Whitechapel Road afin de regagner la civilisation… Au passage, je m’arrête à la Whitechapel Art Gallery – signalée sur tous les plans & même par un panneau sur le quai du métro. Bof : des installations en bois & plexiglas au rez-de-chaussée, pas vilain mais tout à fait anecdotique à mes yeux, tandis qu’aux étages se déroulent ces fichus diaporamas & bandes-son qui semblent décidément être aujourd’hui la toute dernière mode en matière de bluff artistico-branché (il y en a tout le temps au Tate Modern, aussi) – oui, je sais, je suis un vilain réac.

La ville passe rapidement du banlieusard en ruines à la luxueuse anarchie des grattes-ciel de la City. Étonnant comme la zone atroce de Whitechapel (plus moche de tous les quartiers pauvres que j’ai pu voir dans l’Eastend) est littéralement collée au quartier le plus huppé de la capitale. J’imagine que d’ici une dizaine d’années, les démolitions/redéveloppements commenceront leur attaque, comme pour le moment dans Clerkenwell – mais ce sera sur une base beaucoup moins riche, architecturalement parlant, et donc en fin de compte beaucoup plus difficile.

What else to do ? En ce doux début de soirée, je me rends à Piccadily. Dans le ciel blanc rugissent des avions, en l’honneur de la Reine. La foule se fige soudain, tout le monde ouvre une bouche stupéfaite, les mâchoires dégringolent au kilo : un monumental Concorde rase presque les toits, accompagné de six avions à réaction qui lâchent une grande traînée bleu-blanc-rouge !
Noté le lundi 3 juin 2002:

Quelque soit le temps qui puisse s’écouler entre deux de mes visites londoniennes, il semble inévitable que mon premier jour dans la capitale britannique soit essentiellement consacré à une sorte de « ré-acclimatation » en douceur. Je n’avais pas envie de prendre des notes au dictaphone aujourd’hui – je ne sais d’ailleurs pas jusqu’à quel point je vais en prendre cette fois, une approche un peu plus impressionniste encore semble s’imposer pour de longues vacances. Whatever : on verra bien. Toujours est-il que je me suis promené un peu au petit bonheur. Le week-end de Bank Holliday étant prolongé de deux jours pour le Jubilee de la reine, les rues de Londres sont étonnamment vides, même pour un lundi. Par moments, j’ai le sentiment un rien étrange (quoique fort plaisant) d’avoir été projeté dans un épisode des « Avengers »…

Ce vide n’est pas déplaisant, de fait. Pouvoir traverser certaines grandes artères sans la moindre difficulté, par exemple… J’ai un peu l’impression d’une liberté accrue, d’une ville qui m’est livrée sans retenue.

Petite balade dans Bloomsbury, donc ; passage par Forbidden Planet ; sur Charing Cross le dépeuplement en librairies, catastrophe annoncée depuis longtemps, se poursuit fort tristement : un soldeur ferme ses portes, et Any Amount of Books (qui s’est réinstallé un peu plus loin) va bientôt se voir remplacé par un café chic – il y a un article à ce sujet placardé sur la vitrine d’Henry Pordes.

Repérages, aussi : je me rends à Warwick Avenue, sur les pas de mon détective Bodichiev, afin de ne pas trop dire de sottises dans la nouvelle à laquelle je bosse actuellement. Il s’agit de nouvelles policières (au sein d’une uchronie) dont le principal sujet, dirai-je, est l’ambiance urbaine – je fais donc en sorte de ne parler que de villes & de quartiers que je connais bien, je trouve très amusant d’ancrer une fiction (une science fiction, même) dans la réalité la plus tangible. Je prend d’ailleurs notes & photos, afin de garder en mémoire divers points & vues, à « ressortir » le cas échéant. Au risque de paraître un peu prétentieux, je dirai que chaque expédition londonienne enrichie mon imaginaire & mon inspiration — ne serait-ce que de menus détails.

L’image mentale que je m’étais formé de Warwick Avenue s’avère notablement différente de la réalité – je vais devoir légèrement amender mon texte. J’en profite pour remonter un moment un bras du canal que je n’avais encore jamais emprunté puis, rebroussant chemin avant de partir trop loin en banlieue, j’essaye le troisième bras d’eau desservant le bassin de Little Venice, celui qui se rend vers Paddington. Mais là, impossible : tout le quartier est en travaux. De quoi me faire regretter de n’être pas allé de ce côté auparavant : ce devait encore récemment être un « bel » exemple de friche industrielle en pleine ville. Trop tard, hélas. J’ai trop tardé à faire cette découverte-là, les promoteurs sont arrivés. Je change de rive pour quand même tenter ma chance jusqu’au bassin de Paddington, mais les constructions sont si intensives que ce dernier n’est plus accessible du tout pour le moment, si ce n’est par la passerelle du St Mary Hospital, qui jouxte le canal en plein coeur des colosses de verre & de béton en cours d’érection.

Y’a pas à dire, les environs vont être impressionnants, d’ici peu. Les pieds au bord de l’eau, les nouveaux géants aux lignes futuristes écrasent les quelques rares entrepôts encore debout, vestiges d’une industrialisation dépassée. Dérisoire & dilapidée, une maigre rangée de bâtisses en brique & enduit écaillé s’élève encore face aux prochaines tours de bureau, mais pour combien de temps encore ? Je contourne le quartier par un pont de chemin de fer, afin d’aller découvrir le St Mary Hospital de l’intérieur – ce que j’en ai vu, depuis la passerelle du canal, m’intrigue. Au passage, j’erre un moment dans la gare de Paddington. Impression de flotter, électron libre, sous les grandes voûtes anciennes. Une foule afférée circule sur les quais, tandis que je flâne le nez levé vers l’immense verrière qui recouvre la station. Ni but ni souci, je papillonne d’une statue à une autre, d’un stand à un autre : avantage d’être touriste, même le moindre kiosque à bouffe acquiert une dimension exotique. Je m’achète une soupe aux épinards ( !) et ressort sur Praed Street, avant de tourner dans St Mary Hospital.

Visiter un hôpital en buvant une soupe aux épinards, n’est-ce pas là une conception foncièrement originale du tourisme ? Si vaste est cet établissement hospitalier qu’il occupe plusieurs pâtés de maisons – des rues autrefois publiques y sont enclosent, les architectures & les destinations de bâtiments forment un bel enchevêtrement, une cacophonie parfois rénovée parfois fatiguée. Le tout forme un passionnant mélange de grandiose et de délabré, de moderne et de vétuste, d’espaces privés et d’endroits publics. Un lieu urbain un peu à part du reste de la ville, bien qu’en son cœur.

Je remonte sur Oxford Street en flânant, me faire quelques envies. Il est assez tard, mais certains grands magasins ne ferment qu’à 20 ou 21h. Dîner dans une pizzeria, et… dodo ! J’ai à peine le temps de feuilleter un bouquin que mes paupières marquent la fin de la journée.

Auparavant, j’ai tout de même vaguement regardé la retransmission sur BBC1 du concert de Buckingham. Queen réduit à deux pépés qui font chanter des petits jeunes (je reconnais avec un rien d’effarement l’un des vainqueurs du « Pop Star » local, manquant cruellement de voix le pauvre garçon) ; Ruby Wax qui plaisante avec Kermit la grenouille quant au fait de piquer les joyaux de la Reine ; les jeunes princes tout sourire quoiqu’un peu rouges face au décolleté superfétatoire d’une chanteuse noire…
Not yet back, mais je profite de la connexion de mon paternel pour reprendre un peu contact avec le web, depuis la Touraine… Je vais faire en sorte de poster ici (au cours des deux prochains jours) au moins une partie de mon journal de voyage. On verra plus tard pour mes dernières lectures.

Stay tuned!