08 septembre 2001

Ah, il y a des fois où je regrette de ne pas être parisien... Quelques jolies opportunités manquées... Ainsi, j'apprend qu'une fois par mois, la Bibliothèque des Littératures Policières (BiLiPo, 48-50 rue Cardinal Lemoine) va accueillir une conférence organisée par le Centre de Recherches Holmesiennes et Victoriennes. La première aura lieu le 29 septembre prochain, avec plein de communications aux titres alléchants.

Les mêmes avaient organisé un concours de nouvelles — et c'est mon ami Michel Pagel qui l'a remporté dans la catégorie "nouvelle holmésienne", avec L'Index brisé (un très chouette pastiche encore inédit, hélas, puisqu'écrit à l'origine pour une anthologie par moi dirigée et qui ne se fit pas, l'éditeur ayant décidé de laisser tomber — grrr! Une autre nouvelle issue de cette antho malheureuse, par Sylvie Denis, sortira bientôt — dans le prochain numéro de Bifrost). L'autre gagnant se nomme Nathanaël Tribondeau, pour L'Étrange Mystère de la Folie de Lord Demauroy (catégorie "nouvelle victorienne"). Ils recevront leur prix le 29 septembre prochain, à l'issue de la conférence inaugurale du CRHV à la BiLiPo. Félicitations!

07 septembre 2001

Lu: Les enfants de la lune, par Fabrice Colin. Chez Mango, dans la collection de SF jeunesse dirigée par Denis Guiot ("Autres mondes"). Sauf que ce n'est pas de la SF, justement. Du steampunk, oui, en quelque sorte, mais franchement côté fantasy.

Un superbe petit roman. Et je pèse mes mots. Je l'ai lu hier, et suis encore sous le charme. Pour faire vite: ça se déroule à Paris en 1942, donc en pleine Occupation. Parmi les alliés occultes des Nazis sont un peuple maléfique, les Siths, qui cherchent à la fois à torturer des âmes humaines et à récupérer celles de leurs "compatriotes" les fées (ici nommées les Annwyns)... Les dernières fées qui, sentant que le monde est en voie de "technologisation"/dépoétisation trop rapide pour leur survie, veulent partir vers la Lune, leur domaine. Mais un seul humain pourrait leur venir en aide — et il est mort il y a 20 ans! Son petit-fils, Adrien, va essayer de les aider malgré tout, secondé par quelques personnages étonnants — tels que le docteur Véronèse, l'excentrique Baron de Martelle, son serviteur noir & son crocodile, un vieux marionnettiste juif, et une technologie à base de fantômes captifs (capturés avec un aspirateur à esprits, au cimetière du Père Lachaise)... Ils vont affronter de nombreux périls: les soldats allemands, les monstrueux Siths (dont le visage n'est qu'ombre tourbillonnante), plusieurs dinosauriens volants reconstitués, et un mystérieux sous-marin qui hante la Seine…

Superbe, lyrique, captivant, astucieux, sans condescendance envers son jeune lectorat (ni dans le style ni dans l'intrigue), ce roman n'est pas une addition mineure à l'oeuvre de Fabrice Colin, mais bien une nouvelle réussite. Bon nombre des obsessions de l'auteur s'y retrouvent, d'ailleurs, à commencer par la bombe d'Hiroshima — qui doit marquer la fin des Annwyns.
Sortant du boulot, en début d'après-midi, et quelque peu affamé, je me suis installé pour manger un sandwich sur les marches en bois de la bibliothèque, les pieds dans l'herbe — un peu de verdure pour rafraîchir mon âme citadine. Le temps était doux & beau. Alors que j'étais plongé en pleine lecture (The Spell d'Alan Hollinghurst), un moineau maigrichon vint se percher sur mon bouquin. La tête penchée d'un côté puis de l'autre, le petit animal m'étudia un moment, puis alla se poser sur la pelouse. En récompense de sa témérité, je lui ai donné plusieurs bouts de pain.

06 septembre 2001

Lu: Sherlock Holmes and the Harvest of Death, par Barrie Roberts (Constable, London, 1999). Un de ces pastiches d'Holmes comme je les aime tant. Situé durant un été à la toute fin de la carrière du grand détective, juste avant sa retraite dans le Sussex, ce roman d'excellente facture relate une enquête de Holmes & Watson dans le village campagnard de Weston Stacey, où plusieurs crimes d'enfants ont été perpétrés. Couleur locale, mystère inquiétant, anciens colons revenus d'Inde, tueurs Thugs et superstitions païennes liées aux moissons se mêlent avec astuce dans ce divertissement. J'avais lu que Barrie Roberts était parmi les meilleurs auteurs de pastiches d'Holmes — et je le confirme. Sans doute lirai-je d'autres romans de cet auteur. Attrait supplémentaire, il prend bien soin de situer son oeuvre par rapport à celles de certains de ses autres confrères, tels par exemple Larry Millet, à l'aide de notes pseudo-historiques. Isn't it funny?

J'apprend par ailleurs que mon ami Thomas Day termine en ce moment un roman dans la même veine, pour les éditions Mnémos (parution en début d'année prochaine). Titre provisoire: Sherlock Holmes et le trésor des Incas. Miam!

05 septembre 2001

Je ne cesse d'être enthousiasmé par l'intelligence & la passion du site Endicott Studio, qui me semble être sur le web le site qu'il faut connaître lorsque l'on s'intéresse à la fantasy, aux mythes, aux contes de fée, au réalisme magique, et tutti quanti. Dirigé par la grande dame de la fantasy américaine contemporaine, Terri Windling (éditrice, anthologiste, peintre & autrice — pas forcément dans cet ordre), le Endicott Studio fonctionne comme une véritable revue, avec mise à jour complète tous les deux mois. S'y trouvent à la fois des études littéraires (sur les 1001 nuits, les contes de fées français, le rêve américain, etc.), des nouvelles, des poèmes, des expos d'art, des conseils de lecture... En résumé: toute une précieuse nourriture de l'esprit, axée sur les légendes & les littératures de l'imaginaire (en anglais of course).

Et si vous lisez mon blog, c'est peut-être parce que la correspondance est une forme de communication qui vous intéresse... Parmi les textes fascinants offerts par Endicott Studio, se trouve notamment la correspondance de l'autrice Midori Snyder ("Into the Labyrinth: A Writer's Journey"), à l'époque où elle travaillait sur son roman Les Innamorati (traduit en France chez Rivages). Un témoignage à la fois attachant & passionnant, sur une "tranche de vie" d'écrivain.
Tout chaud: La théorie du chaos par Pierre Schelle, éditions Delcourt. D'un papillon qui fait voler un peu de pollen au Japon, comment parvenir à une presque-apocalypse en Amérique du Nord? Une illustration surprenante & originale de certains thèmes de la théorie du Chaos, en une superbe bande dessinée qui ose être à la fois muette et en N&B. Un récit graphique étonnant, à découvrir — et une belle idée de SF, au final.
Blogging is the ultimate democratization of publishing, and it's for anybody who wants to do it. (Ev, le big chief de Blogger)
...and I do agree!

02 septembre 2001

A Scientific Romance, par Ronald Wright (Anchor, 1997).

Imaginez: Londres, la plus grande cité d’Europe, n’est plus que ruines, marais, lianes et chaleur. Entre la moiteur du climat et la montée des eaux, la région de Londres est devenue un marécage, où la flore des Kew Gardens a tout envahi en lieu et place de la végétation tempérée; où les animaux échappés du zoo de Londres ont proliféré. Péniblement, David remonte d’abord jusqu’aux Docklands — il fait connaissance d’une femelle puma noire, qu’il parvient à amadouer. Arrivé à Londres proper, il en explore les ruines incroyables & impressionnantes, après s’être installé dans la Tour. Archéologue de formation, il recherche (et nous fait suivre dans son récit) des traces suceptibles de lui expliquer comment Londres en est arrivé là.

En 1999, David Lambert reçoit d’un de ses anciens profs d’archéologie une note énigmatique signée H.G. Wells, prétendûment retrouvée dans les papiers du grand écrivain britannique et que son testament demandait à ne pas être ouvert avant la dernière année du siècle. Le prof a pris cela pour un canular et transmet à David uniquement parce que celui-ci est un spécialiste en “victoriana” (artefacts et culture de l’ère Victoria). David est d’ailleurs conservateur d’un petit musée d’objets technologiques victoriens, installé dans l’ex-gare de St Pancras (un bâtiment gothique colossal qui, dans la réalité, est à l’abandon). H.G. Wells explique avoir participé aux expériences de son amante Tatiana sur la nature du temps. Il raconte comment Tatiana (dont l’Histoire n’a pas gardé de trace) a fabriqué une machine à explorer le temps — réellement. Programmée pour aterrir en 1999, date à laquelle elle supposait que la technologie temporelle serait déjà devenue banale.
David retrouve l’ancienne écurie (mews) où logeait Tatiana, et la loue, dans l’espoir à la fois farfelu et désespéré de voir la machine bel et bien arriver. David est un homme tourmenté, mal dans sa peau, que l’amour de sa vie (Anita, une belle et capricieuse égyptologue) a abandonné depuis longtemps, qui n’a plus de contact avec son ancien ami Bird, aucun ami à Londres, même plus de famille depuis que son oncle de Chelsea est décédé.
Tout le récit est fait de la voix même de David: il s’agit visiblement d’une sorte de testament laissé derrière lui, pour son copain Bird. Le récit, à la première personne du singulier bien entendu, est réaliste, chaleureux, David s’y attache tout autant à se souvenir de ses aventures amoureuses avec Anita (qui sortait auparavant avec Bird) qu’à décrire son attente de la voyeuse temporel.
La machine à explorer le temps arrive - mais sans la voyageuse: il ne reste plus à sa place que ses vêtements, en tas, encore tièdes, comme si elle s’était évaporée à l’arrivée.

A Scientific Romance est constitué de plusieurs parties successives. Si la première s’adresse à Bird, les autres s’adressent à Anita. David a découvert qu’Anita est morte brusquement, de ce qui semble être la maladie de Kreuzfeld-Jacob. Et David commence à tomber malade lui aussi — des faiblesses qui le laisse incapable de bouger, etc. Maladie ou dépression Déboussolé, David part dans le futur — au plus loin que la programmation de la machine le permet, avec le vague espoir de retrouver la voyageuse disparue à cette date-buttoir.
Il partira ensuite, sur les autoroute couverts d’une herbe mutante tuant tout autre végétation, vers Edinbourg puis vers le Loch Ness, à la recherche des derniers survivants de l’humanité.

Ce roman est époustouflant, la comparaison qui me vient tout de suite à l’esprit est Replay de Ken Grimwood (chez Points Seuil): même utilisation d’un thème qui semble hyper-évident et que l’auteur renouvelle totalement, même approche tenant plus de la littérature "classique" que de la science-fiction. Si l’on ajoute à ça un sens de l’humour bien britannique, des options politiques plutôt sympathiques (écologiste, en particulier), un style aussi fluide que chaleureux, une histoire future des hommes réaliste et poignante, des images vraiment fortes… C’est le bonheur. Rarement une fin du monde aura été décrite avec une telle humanité, une telle empathie, un tel lyrisme. D’autant que la prose de Ronald Wright n’est pas toujours conventionnelle: en parfait reflet de l’état mental du narrateur, elle peut parfois partir dans des monologues, dans des délires, dans des dépressions, dans de l’érudition (jamais pénible, sur la SF victorienne ou sur l’archéologie)… La fin, ouverte, est étrangement satisfaisante dans sa douce amertume.